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STATISTIQUES:
Les Etats Unis ont récemment accueilli les premiers des quelque 3 600 « Garçons Perdus » du Soudan dans la plus grande relocalisation officielle d’enfants depuis la guerre du Vietnam.
Aujourd’hui, on estime à environ 300 000 le nombre d’enfants qui ont été kidnappés ou forcés à devenir des enfants soldats
“La Vie est Belle” Ecrit par Joan Hecht d’après un récit de Atem AjakGALERIECONVERSATION
 
Atem Ajak
Soudan
Joan Hecht
Etats Unis
Mon nom est Ajak Atem Ajok et je suis l’un des Garçons Perdus du Soudan. Cela peut vous sembler bizarre que je m’appelle comme ça, vu que je suis un jeune homme.

Mais c’est comme ça qu’on nous a appelés, d’autres garçons et moi, quand nous vivions dans des camps de réfugiés en Afrique et cette dénomination reste. Des travailleurs dans ces camps nous ont dit que nous leur rappelions les jeunes garçons d’un film appelé Peter Pan. Ils ont dit que ces jeunes garçons, comme nous, n’avaient pas de parents et devaient survivre seuls. Cependant, leur histoire était un conte, alors que malheureusement, la nôtre est réelle.

Je n’ai pas toujours été seul. A une époque, j’ai vécu dans un village rurak dans le sud du Soudan avec une famille et d’autres personnes de ma tribu Dinka. Notre vie était simple, sans complication. Il n’y avait pas d’électricité dans notre village, pas d’eau courante ni de toilettes avec chasse d’eau et pas de radios ni de télévisions pour troubler nos esprits. Nous n’avions même jamais entendu parler de ces choses ! Nous passions nos journées à nous occuper du troupeau, à cultiver la terre, à pêcher et à chasser ou à aider aux différentes corvées dans nos tukuls (huttes) et dans le village.

Beaucoup de choses sont différentes dans mon pays, en particulier en ce qui concerne le mariage. Dans mon pays, il n’est pas rare pour un homme de vouloir plus d’une femme. Mon père avait cinq femmes. Je suppose que selon les standards américains, notre famille était plutôt grande, mais pas selon nos standards. J’avais quatre sœurs et trois frères et dix-huit demi-frères et onze demi-sœurs. Nous étions une famille heureuse et la vie était belle à cette époque – les jours avant l’obscurité qui a enveloppé ma patrie.

Quand j’avais sept ou huit ans, j’ai voyagé avec d’autres jeunes gens de ma région vers un endroit qu’on appelait le camp des troupeaux. C’était un endroit où les jeunes gens emmenaient les troupeaux de leurs familles pour boire et paître pendant la saison sèche. C’était aussi un endroit où les jeunes garçons apprenaient à devenir des jeunes hommes grâce à différents défis, tels que le combat à la lance et la lutte. La plupart des plus âgés restaient dans nos villages pour préparer les récoltes de la saison suivante, donc dans l’ensemble nous étions seuls. C’était ma première fois au camp des troupeaux et j’étais très excité d’y aller. C’était aussi la première fois que j’étais séparé de mes parents et ça me faisait un peu peur. Cependant, j’étais rassuré par le fait que mon frère et ma sœur aînés m’accompagnaient.

Le temps passait vite et avant que nous ne nous en rendions compte, les premières gouttes de pluie tombaient du ciel, signalant l’arrivée de la saison des pluies et le moment de rentrer à la maison. J’étais impatient de raconter à mes parents toutes les choses que j’avais faites et vues. Tandis que nous rassemblions nos biens, un messager est arrivé au camp avec des nouvelles alarmantes. Il nous a raconté que des combats terribles avaient lieu dans nos villages. Le genre de combat qu’il nous a décrit n’était pas typique pour notre peuple, celui des lances et des boucliers, mais plutôt l’œuvre d’hommes étranges, chevauchant des chevaux ou des chameaux, avec d’autres qui marchaient en grand nombre, équipés d’armes puissantes. Volant au-dessus d’eux, de gigantesques insectes de métal crachaient du feu, détruisant des villages entiers. Hommes, femmes et enfants étaient assassinés au hasard et des mères et des filles étaient violées côte à côté. Les villages étaient pillés et toutes les choses de valeurs étaient volées ou détruites. Beaucoup de femmes et d’enfants étaient capturés et emmenés vers le nord pour être vendus comme esclaves. Certainement, tout cela était l’œuvre du diable lui-même et ces soldats étaient son armée, en avons-nous conclu. Mais le messager disait que les hommes criaient « Qu’Allah (Dieu) soit loué ! » tandis qu’ils tuaient notre peuple. C’était très perturbant. Qu’avions-nous fait pour mettre Dieu tellement en colère pour qu’il nous envoie ces hommes pour nous tuer ? Certains des plus anciens nous ont expliqué que ces hommes faisaient partie de la Milice arabe musulmane (soldats du gouvernement soudanais) et qu’ils étaient venus pour nous tuer à cause de la couleur de notre peau et de notre foi chrétienne.

Les anciens du camp ont décidé de retourner dans leurs villages avec les plus jeunes enfants, tandis que les enfants plus âgés conduiraient le troupeau vers des endroits plus sûrs. Mon frère et ma sœur m’ont dit de trouver nos parents et de les amener à un endroit prédéterminé où ils nous attendraient avec le troupeau.

Tandis que nous approchions de mon village, j’ai été confronté à la vue d’énormes tourbillons de fumée qui montaient vers le ciel. J’ai supposé que mes parents étaient en sécurité et brûlaient simplement les récoltes de la dernière saison en préparation de la nouvelle. L’anticipation de les revoir était tellement forte que j’ai accéléré le pas, afin d’arriver plus rapidement. Mais alors que je me rapprochais, mon excitation s’est transformée en choc et en horreur à la vue qui s’offrait à moi. Mon village tout entier était détruit. La maison de ma famille, ainsi que celles de toutes les autres familles avaient été complètement brûlées. Des corps étaient éparpillés partout. La plupart étaient brûlés au point d’être méconnaissables et l’odeur de leur chair brûlée était tellement forte, je ne l’oublierai jamais aussi longtemps que je vivrai. J’ai marché à travers les restes carbonisés, cherchant diligemment après mes parents ou d’autres membres de ma famille, mais vu l’état des corps, mes tentatives furent vaines.

Un homme plus âgé est sorti des buissons où il se cachait et, des larmes dans les yeux, il nous a raconté les horreurs qui avaient eu lieu. Il ne nous a pas donné d’encouragements quant au destin de ma famille. Un vide immense m’a submergé alors que j’essayais de comprendre ce qui s’était passé. La vie telle que je la connaissais était terminée.

Le vieil homme a tendu la main et a gentiment pris la mienne. Ensemble, nous avons marché à travers les cendres et les ruines de notre village, ne sachant ni où nous allions, ni le temps que ça nous prendrait pour y arriver. Bientôt, d’autres villageois nous ont rejoint, principalement de jeunes garçons, formant une petite caravane. Chaque jour, le nombre de personnes fuyant vers le sud du Soudan augmentait, pour atteindre des centaines de milliers quand nous avons traversé la frontière éthiopienne telle une marée humaine, inondant les camps de réfugiés et envoyant des vagues de choc parmi les travailleurs de ces camps, pris totalement au dépourvu par notre exode massif. Dans notre veille, nous avons laissé un chemin indescriptible de mort et de destruction. Les travailleurs du camp qui avaient survolé la région nous ont raconté plus tard que notre chemin était facile à tracer, tout ce qu’on avait à faire était de suivre la piste des ossements et des corps éparpillés sur le terrain derrière nous. Certains ont été victimes des soldats ennemis ou des animaux sauvages, d’autres sont morts de faim, de déshydratation et de maladies. Nos corps tremblaient de faim et de soif. Certaines personnes sont devenues folles ; mangeant tout ce qu’elles trouvaient, comme des animaux morts ou des baies sauvages qui s’avéraient empoisonnées. Certains jeunes garçons ont bu leur propre urine ou ont mangé de la boue afin de s’humidifier la gorge. Et ensuite, il y avait ceux qui ont laissé tombé et qui se sont pendus à des arbres ou ont simplement arrêté de marcher et sont restés sur le bord de la route pour mourir. J’ai enterré de nombreux de mes amis pendant les années sombres. Je pense que vous pouvez lire tous les livres d’histoire et vous ne trouverez nul part une chose pareille – des enfants enterrant des enfants.

Nous avons passé quatre ans en Ethiopie, jusqu’à ce que la guerre civile éclate aussi dans ce pays, nous forçant à retourner au Soudan. Nous sommes restés cachés dans les buissons pendant plus d’une année jusqu’à ce que nous arrivions finalement dans un camp de réfugiés au Kenya. A cette époque, nous avions marché mille miles à la recherche d’un refuge sûr. De nombreuses personnes m’ont demandé comment j’avais survécu à un tel voyage. En vérité, je ne peux pas répondre. J’ai du mal à y croire moi-même. Je peux seulement dire que c’est Dieu qui nous a sauvés.

En 2001, le gouvernement américain a accordé le statut de réfugiés à environ 3800 Garçons Perdus. J’étais l’un des chanceux à être choisis. Quand je suis arrivé en Amérique, j’étais submergé. Des gens de différentes églises, synagogues et organisations, comme les Services Sociaux Luthériens et Alliance pour les Garçons Perdus du Soudan nous ont aidés à nous acclimater à notre nouvelle vie en Amérique. On a dû nous apprendre les choses les plus basiques comme par exemple comme traverser la rue au feu, comment utiliser un ouvre-boîte, comme utiliser un interrupteur et encore plus étonnant, comment conduire une voiture. Certains des Garçons Perdus ne s’en sont pas très bien sortis avec la conduite au départ, ce qui a provoqué pas mal de dégâts. Heureusement, nous sommes de meilleurs conducteurs à présent.

Quand nous vivions dans les camps, les Garçons Perdus avaient adopté un slogan qui disait « l’éducation est ma seule mère et mon seul père ». Notre but premier quand nous sommes venus en Amérique, c’était de recevoir une éducation. Je suis actuellement à l’université et pour la première fois, mon futur est teinté d’espoir.

De nombreuses choses excitantes me sont arrivées depuis que je suis en Amérique, mais le plus excitant c’était en 2003, quand j’ai appris que ma mère et cinq de mes frères et sœurs étaient vivants et se trouvaient dans un camp au Kenya. Avec l’aide d’amis, j’ai pu appeler ma mère. C’était la première fois que nous nous parlions en dix-sept ans. Imaginez ma déception quand elle a raccroché le téléphone en disant, “Vous êtes un adulte ! Vous ne pouvez pas être mon fils ! ». Dans son esprit, j’étais toujours un petit garçon. Avec beaucoup de persévérance, j’ai réussi à lui parler à nouveau, lui rappelant le surnom qu’elle m’avait donné quand j’étais enfant, « Aporote », qui est le nom d’un légume semblable à l’okra. Elle m’avait donné ce surnom parce que quand j’étais petit, j’étais glissant comme un okra mouillé, toujours en train de me tortiller et difficile à tenir. Quand elle a entendu ce nom, tous les doutes se sont évanouis et de nombreuses larmes ont coulé. Malheureusement, j’ai appris que mon père était mort. Mes parents et mes jeunes frères et sœurs ont été déplacés suite aux attaques sur notre village et un jour, alors qu’ils marchaient le long d’une route déserte, la milice arabe s’est approchée d’eux. Les soldats ont ordonné à mon père de se mettre à genoux sur le sol et, avec un fusil pointé sur sa tête, ils lui ont demandé s’il était chrétien. « Oui », a-t-il répondu. Ils lui ont ordonné de renier sa foi, mais il a refusé et a été exécuté. Les soldats ont ensuite laissé ma mère et mes frères et sœurs seuls dans la brousse pour mourir. Mais ce n’était pas le plan de Dieu.

Aux Etats-Unis, j’ai travaillé très dur pour aider ma famille, payer les cours et la pension pour mes frères et sœurs pour deux ans, en plus de mes dépenses personnelles et de mes cours à l’université. En 2005, mes rêves se sont finalement réalisés quand j’ai pu faire venir ma famille en Amérique. Jusque là, je n’avais pas pu rencontrer mes quatre plus jeunes frères et sœurs. Maintenant que j’ai retrouvé ma famille, je pense que je pourrai retrouver l’enfance que j’ai perdue il y a si longtemps. Ma vie est belle, à nouveau.

En janvier 2005, un Accord Global de Paix a été signé entre le Nord et le Sud du Soudan, mettant fin à la guerre civile qui faisait rage dans mon pays depuis plus de deux décennies, tuant plus de deux millions de personnes. Mais en dépit de cet accord, mon peuple continue de souffrir. Des milliers de personnes continuent de mourir à cause du manque d’eau potable, de nourriture et de médicaments. Surtout, ne restez pas sourds aux cris de mon peuple. Il a désespérément besoin de votre aide. Pour terminer, laissez-moi partager ces mots du célèbre Martin Luther King Jr., “À la fin, nous ne nous souviendrons plus des mots de nos ennemis, mais du silence de nos amis.”
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